Gumières au moyen âge

Ce texte est celui de l’article : A propos d’un souterrain à Gumières, Pascal Chambon, « Village de Forez » – Automne 2008.

GUMIERES,

VILLAGE DU HAUT-FOREZ A LA FIN DU MOYEN-AGE

L’acte ancien parmi les plus importants concernant le village de Gumiè­res, trans­mis par Jean-Marie de la Mure, nous amène des indices intéressants à propos de la période de la Guerre de Cent Ans. Il s’agit d’une charte, datant de 1410, d’Anne Dauphine, épouse du duc de Bourbon et comtesse de Forez, qui fait une donation en fa­veur du prieur de Gumières :

« Anne Dauphine, duchesse de Bourbonnais, comtesse de Forez et dame de Beaujeu à tous présents et à venir, salut !
Nous avons reçu humble supplication de reli­gieuse personne François Jasserand prieur de notre prieuré de Gumières, que, comme ledit prieuré soit fondé par nos prédécesseurs, comte de Forez, lequel est situé en notre mandement de Lavieu, hors de forteresse, et en lieu cham­pestre en un grand trépas de gens armés, qui, aux temps passés par plusieurs fois ont fouillé, pillé et dommagé ledit prieuré, de calices et plu­sieurs autres joyaux pour défaut de ce que les prieurs, qui lors étaient, ni à présent, n ‘ont lieu où ils fissent leur retraite. Et il soit ainsi que nous ayons un petit hostel de large et de long de trois brasses ou environ, que anciennement fut de messire Falque de Bouthéon, et est situé au­près le chemin qui va de la grande porte en notre donjon dudit lieu devers la bise, d’une part, et l’hostel de nos hommes de Margirie, d’autre part, et la fontaine du chastel, de l’autre part. Lequel hostel, ledit prieur nous a pour amour Dieu et aumosne requis de le donner audit prieuré; pour soy et ses biens retraire comme dit est, au temps de guerre et autrement. Pour-ce est­-il que nous, ses choses considérées, audit prieur et prieuré, et à ses successeurs, prieurs du prieuré de Gumières, par ces présentes don­nons ledit hostel perpétuellement à toujours… Donné en nostre ville de Montbrison, le dix-septième jour de fé­vrier, l ‘an mil quatre cent et dix »

Gumières est donc doté, en 1410, d’une porte, d’un donjon et d’un « chastel ». S’il y a une porte, c’est que le bourg est alors clos soit de remparts ou bien que le groupement continu des maisons forme une sorte de muraille, à la manière de nombre de « villages perchés » tels qu’on peut les voir dans les régions méridionales. Aujourd’hui encore, lorsque l ‘on arrive à Gumières depuis la route de Saint-Jean-Soleymieux, cette impression de village fortifié demeure, d’autant plus que le bourg, surtout depuis ce point de vue, est disposé sur un éperon dominant la Mare. C’est en quelque sorte la disposition classique de l’éperon barré.

De plus, l’existence de ce donjon est présente dans la tradition orale et s’applique à une partie du bâtiment qui jouxte l’église, à son angle sud. Cette partie est d’ailleurs traditionnellement nommée « le couvent » ou « le cloître » à Gumières et pourrait correspondre à l’emplacement de l’ancien prieuré. L’angle sud de ce bâtiment, construit sur le rocher affleurant, présente un léger glacis et un appareillage beaucoup plus soigné et, semble t-il, plus ancien, que le reste du bâtiment. A l’intérieur subsiste une petite cave creusée dans le roc. Sur l’ancien cadastre, cette partie est bien dis­tincte et la parcelle forme nettement un carré, qui pourrait suggérer la trace laissée par un donjon. Ce dernier serait de dimension modeste, ce qui correspond à la teneur de l’acte de 1410 : un petit bourg clos, surmonté d’une tour carrée et accessible par une seule porte, certainement fermée la nuit ou en période de danger.

Il ne reste aucune trace d’autres fortifications.

Par contre, d’autres bâtiments civils anciens présentent un intérêt historique et archéologique dans le bourg :

  • le bâtiment que l’on nomme hôtel Bouthéon, en plein centre du bourg, face à l’église et tout près du souterrain. Cet édifice porte son nom d’après la charte précédemment citée de 1410 où est nommé un hôtel ayant appartenu à Falques de Bouthéon. Là aussi, de récentes investigations ont montré tout l’intérêt architectural de ce bâtiment mais son état actuel semble remonter au début du XVIIème siècle avec quelques réemplois plus anciens. En l’état, en tout cas, il ne peut correspondre à un hôtel de construction antérieure au XVème tel qu’il est mentionné dans la charte de 1410. Peut-être est-ce tout de même l’hôtel de Bouthéon ?…

  • Une deuxième maison du bourg peut être reliée plus clairement à l’époque médiévale. Il s’agit d’un bâtiment situé en contrebas du bourg, au sud. A l’extrémité du promontoire rocheux et au bord de l’ancien chemin qui traversait le village. Ce chemin descendait vers La Mare – ou plutôt l’Aujon – franchie par un pont existant au moins dès 1394 puisque est alors cité un « pont vieil » : « En Pont Velh juxta aquam Dojon »1. D’après des observations succinctes, cette maison daterait des XIVème et XVème siècles, ce qui en ferait le plus vieux bâtiment de la commune. Cette construction conserve de belles fenêtres à meneaux – dont une dotée d’un coussiège dans une embrasure – ainsi qu’une cheminée monumentale.

  • l’église est le seul élément du centre-bourg que l’on puisse assez précisément dater. En ce qui concerne l’état actuel de l’église, une étude récente2 a montré qu’il ne devait subsister du bâtiment initial cité au XIème siècle que des substructions sur la façade est, le chœur et la façade nord. L’église fut semble-t-il reconstruite à la fin du XVème siècle ou au début du XVIème siècle en gothique forézien. Comme d’autres églises foréziennes, dont la collégiale de Saint-Bonnet-le-Château en 1400, celle de Gumières s’inspire de l’abbatiale de la Chaise-Dieu, rebâtie à partir de 1344. En 1223, elle dépend de l’archiprêtré de Montbrison. La date de 978 fréquemment citée concernant la fondation du prieuré de Gumières n’est pas du tout certaine. En effet, si l’archevêque de Lyon fait une donation à Cluny à ce moment là, la retranscription des chartes de cette abbaye mentionne les noms de «Gevretam» et «Geuretam» : c’est par rapprochement que l’on a évoqué Gumières. La première citation certaine de l’église est du XIème siècle et l’église y est qualifiée de prieurale. Dans son testament de 1239, Guy IV fonde en cette église un service anniversaire pour le repos de son âme. Le premier texte citant le prieuré sous la dépendance de Cluny est de 1291 et celui où il est placé sous la dépendance de Ris – monastère clunisien auvergnat3 – est de 1326. Coïncidence, Ris se trouve à proximité d’une des zones du Massif Central parmi les plus riches en souterrains annulaires… L’église de Gumières était sous le vocable de Saint-Michel en 1310 puis de Saint-Barthélemy à partir de 1375.

  • L’entrée du souterrain avait été découverte en 1900, dans ce qui était alors le sous-sol du café Chassagneux, place de l’église. Aujourd’hui, l’ Auberge des Sapins occupe les mêmes lieux et c’est donc dans sa cave que le départ du souterrain est encore visible, cette entrée ayant été remblayée – mais non comblée – pour raisons de sécurité. Le souterrain est coupé à peu de distance de son entrée, à la suite de l’aménagement de la cave ou à l’arrachement d’un arbre qui se trouvait, jadis, devant le café. En tout cas, le percement de la cave a certainement permis de mettre au jour l’entrée d’ origine, située sous le mur porteur de la façade de l’auberge. On peut remarquer que la partie de la voûte conservée a tendance à remonter en direction de la surface : une relative faible profondeur de percement serait ainsi la cause indirecte de cet effondrement. Se dirigeant vers l’église, le souterrain a été repéré sur une longueur d’environ 4 à 5 mètres. Orienté nord-est sud-ouest, le souterrain est aujourd’hui conservé sur 2 m 45 de long, 1 m 30 de large et sur 1 m 50 de hauteur. Les traces des outils de taille sont encore bien visibles dans le granit gris. Il n’est pas sûr que l’entrée actuelle – ou sortie ? – soit celle d’origine. En effet, lorsque l’on suit l’axe sud-ouest dans les caves, on repère un minuscule vestige de galerie dans un recoin de mur. Cet indice pourrait suggérer qu’ un développement du souterrain fut détruit lors de l’ agencement des caves. Ce souterrain, probablement d’origine médiévale, se situe dans une maison présente sur le cadastre napoléonien avec des éléments architecturaux du XVIIIème siècle. Son orientation vers l’église est intrigante mais on en est réduit aux suppositions puisque son tracé complet est, à ce jour, inconnu. Tout au plus pouvons nous essayer de replacer cette découverte dans ce que l’on sait du passé médiéval de Gumières, à vrai dire assez peu de choses…

Quelle est la position de Gumières au Moyen Age ? On sait qu’une route importante d’origine antique reliant Lyon à Rodez par Feurs traversait l’actuel canton de Saint-Jean-Soleymieux en y entrant par le nord-ouest. La voie Bolène – puisqu’il s’agit d’elle – fut le chemin par lequel les moines christianisèrent la région : les Bénédictins de Saint-Romain-le-Puy fondèrent ainsi les églises de Saint-Priest-en-Rousset4, Marols et Soleymieux. Cette route fut également une des voies d’accès à Compostelle. Une seconde route venait de Saint-Rambert et coupait la voie Bolène peut-être à la Cruzille – croisement ? –vers Saint-Jean. Longeant le bourg de Gumières, elle passait ensuite en Auvergne. Desservant le prieuré de Gumières, ce vieux chemin porte encore ici le nom de « chemin des moines », particulièrement entre le Besset et le bourg de Gumières, et le lieu-dit « la croix du moine » subsiste, un peu plus bas, au hameau de Champlebout.

En imaginant que le souterrain de la place de l’église ait pu avoir un rôle de refuge ou de fuite, il est tentant de le rattacher à une époque troublée, on pense donc aussitôt à la période de la Guerre de Cent Ans. Les ravages de ce conflit ont concerné le Forez comme bien d’autres provinces, la nôtre perdant dans l’affaire son indépendance… En effet, le comte Louis ayant été tué à la bataille de Brignais, son successeur, son frère Jean II lui succéda mais, blessé à la tête dans le combat, sa raison s’en trouva ébranlée… Jean II fut donc placé sous la tutelle de son cousin germain et neveu par alliance, Louis de Bourbon et de son oncle paternel Renaud, seigneur de Malleval. A la mort de Jean II en 1372, Louis II de Bourbon, hérita de la province par son mariage avec Anne-Dauphine, héritière du comté, mais il y eut une assez longue guerre de succession avant que le Forez intègre définitivement l’état bourbonnais5.

Or, la vraie guerre, elle, frappe durement le comté. En 1358, le pays est ravagé par les bandes de Robert Knolles, Montbrison étant pillé le 19 juillet. Cette ville est à nouveau investie par des Routiers en 1362 et 1365 suite à la signature de la paix de Brétigny en 1360 qui « lâcha » sur le royaume des soldats désormais sans emploi, les Grandes Compagnies… C’est à l’occasion de cette invasion que la noblesse de Forez tenta de les vaincre à Brignais. Les premières années du règne de Charles V permirent de chasser ces routiers, le Forez en étant libéré en 13686. Les incursions recommencèrent après 1370 et la rupture de la paix : un petit groupe de Routiers fut capturé près de Feurs en 1378. Les compagnies, venues d’Auvergne, recommencèrent leurs incursions vers 1386-1387. Aux misères de la guerre étrangère s’ajouta la confusion des guerres civiles. « Guerre privée », tout d’abord, que la longue lutte de succession entre les seigneurs de la Roue et Polignac à propos de la région de Saint-Anthème. Elle se déroule de 1359 à 1380 mais, après beaucoup d’atermoiements, il faut attendre 1414 pour qu’une transaction mette fin au conflit. On peut imaginer que la région de Gumières ne resta pas tout à fait étrangère aux déplacements de soldats et autres pillards qui sévirent d’Usson à Saint-Anthème. qui se greffe sur ce conflit franco-anglais non loin de Gumières. Guerre civile d’une toute autre ampleur entre Armagnacs et Bourguignons, surtout après 1407. Louis II de Bourbon embrassa la cause armagnac et son fils Jean Ier, duc en 1410, fut un des principaux chefs de cette faction. Cela mettait le Forez en situation de subir une attaque bourguignonne : l’acte de la Duchesse concernant Gumières date précisément de cette année-là. En 1411, la noblesse forézienne offrait ses services à Anne Dauphine et, l’année suivante, une petite armée forézienne forçait les Bourguignons à lever le siège de Villefranche. En 1422 encore, Montbrison tombe aux mains d’Antoine de Rochebaron. A cette date, c’est le loyalisme de Charles de Bourbon vis à vis du Dauphin qui attire les foudres bourguignonnes car Antoine de Rochebaron était le chef de ce dernier parti en Forez. Or, le bailli Aimé Verd avait fait saisir le château de Rochebaron en 1419, d’où l’esprit de vengeance de son propriétaire… Enfin, les dernières bandes de pillards, les Ecorcheurs, sévirent encore en Forez en 1438, 1442 et 1448…

Le tournant des XIVème-XVème siècles est donc l’époque au cours de laquelle de nombreuses villes et bourgades foréziennes se fortifient : Saint-Bonnet-le-Château dès 1365, Feurs à partir de 1387, Rozier-Côtes-d’Aurec entre 1409 et 1412, Montbrison à partir de 1428, Saint-Etienne à partir de 1436, Boën après 1434, Apinac vers 1452… En ce qui concerne la région qui correspond aujourd’hui au canton de Saint-Jean-Soleymieux, on sait que la dernière mention de pillards dans les environs de Marols date de février 1389 mais l’insécurité transparaît au fil des textes qui subsistent : on apprend qu’en 1429, Aimé Verd, seigneur de Chenereilles et, de son vivant, écuyer d’honneur de la Duchesse Anne puis bailli de Forez, vient de faire creuser des fossés pour protéger son château et que les habitants des environs ont l’habitude de venir s’y réfugier en cas de danger7. Aimé Verd obtient donc de Marie de Berry, femme du Duc Jean Ier prisonnier en Angleterre, quinze hommes de divers hameaux pour faire « le guet et garde » en son château. Cette anecdote est à rapprocher du texte de 1410 dans lequel la Duchesse Anne mentionne « l’hostel de nos hommes de Margerie » ; il se pourrait qu’à Gumières, une petite garnison ait été constituée pour protéger le prieuré et la maison de la Duchesse. D’ailleurs, cette même année 1410, Anne Dauphine nomme un capitaine-châtelain à Monsupt, place-forte qui devait tenir un rôle de vigie vis à vis d’éventuelles bandes venues de la plaine.

Bibliographie :

M. BUSSEUIL, Le patrimoine du département de la Loire – Canton de Saint-Jean-Soleymieux, LIGER, 2007.

M. BUSSEUIL, L’église de Gumières, Bulletin du Groupe de Recherches Archéologiques de la Loire, N°15, pp.87-103.

M. BUSSEUIL et J. VERRIER, Bilan de la prospection sur la commune de Gumières, Bulletin du Groupe de Recherches Archéologiques de la Loire, N°15, pp.105-117.

E. CLAVIER, Les souterrains annulaires, regards sur un phénomène rural de l’Europe médiévale, GRAL, 2006.

R.CLEMET, Dix siècles d’histoire en Vallorgue, 1989.

J.-E. DUFOUR, Dictionnaire topographique du Forez, Macon, 1946 et réédition La Diana/Université de St-Etienne, 2006.

C. LATTA, Le Forez devient bourbonnais (1357-1382), Cahier de Village de Forez, 2004.

J. et L. TRIOLET, Souterrains et croyances, Mémoires de l’histoire, Ouest-France, 2002.

J.VERRIER, La Bolène, voie romaine et chemin romieu en Forez, GRAL, 1998.

 

1 Il est à noter que ce chemin descendant vers l’ancien pont se nomme « chemin du Ponvet » sur le cadastre actuel.

2 Mireille BUSSEUIL, « L’église Saint-Barthélemy de Gumières », Carte archéologique de Gumières, 2004.

3 Ris est dans le Puy-de-Dôme, non loin de Châteldon.

4 Boisset-Saint-Priest.

5 Claude LATTA, « Le Forez devient bourbonnais (1357-1382) », Cahier de Village de Forez, 2004.

6 Le château comtal de Marcilly tombait aux mains du chef Bertucat d’Albret en 1367 encore…

7 A noter que la commune de Chenereilles possède un souterrain annulaire dans le hameau du Bost.

 

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