Le maquis Ange

LE RESEAU PUIS MAQUIS « ANGE-BUCKMASTER »

 
Les promeneurs qui passent rapidement la courte ligne droite entre La Croix de l’Homme Mort et Col des Limites, tous deux sur la commune de Gumières, aperçoivent fugitivement un monument en bordure de route. Celui-ci, orné d’une sculpture du « maquisard blessé » commémore l’action du réseau de Résisance « Ange ». La liste de ses morts gravée dans la pierre rappelle la présence de ce maquis tout près d’ici, sur les crêtes du Haut-Forez.
 
Commémoration 2010 aux Limites
 
En septembre 1941, des agents des Forces Françaises Libres et britanniques dont l’officier Maurice Buckmaster (1902-1992) constituent à Lyon un réseau dépendant du service Special Operation Executive. Ce S.O.E., créé le 19 juillet 1940 par Winston Churchill, a pour mission de soutenir les divers mouvements de Résistance. Lors de sa création, Churchill aurait lancé : « Et maintenant, mettez le feu à l'Europe ! ». Maurice Buckmaster commande le service F (France) du S.O.E.
 
Ces agents, donc, entrent en contact avec des membres du «Coq Enchaîné» – réseau d’origine lyonnaise mais qui a des antennes dans la Loire – puis demandent aux résistants foréziens d’organiser des équipes de réception pour les futurs parachutages. Ce premier réseau se nomme «Spruce» en 1942, prolongé, à la mi-octobre 1943, par «Newsagent» ou  «Réseau Buckmaster».  En juin 1942, deux nouveaux agents sont parachutés, le capitaine Robert Boiteux dont le coéquipier est aussitôt arrêté et, quelques jours plus tard, le lieutenant Alan Jickell. Ce dernier réside d’abord à Terrenoire chez François Pointu, responsable du «Coq Enchaîné» dans la Loire. Pointu s’entoure d’un comité de réception des futurs parachutages créé à Montbrison par un membre de la gauche socialiste, Louis Fouilleron. Muté par Vichy au lycée Ampère à Lyon, Fouilleron entre en contact avec des francs-maçons, fondateurs du «Coq Enchaîné». Fouilleron est aidé, entre autres, par son amie Antonia Lafond, institutrice à Grézieux-le-Fromental.  Jickell – «Gustav » – et le Suryquois Pierre Bory  prospectent des terrains dans la plaine, à Montverdun et Grézieux puis organisent la réception du prochain parachutage. Le message radio « Louis a bien trouvé ses vélos » confirme que toute l’équipe est prête à réceptionner. Le matériel est parachuté à Montverdun le 1er juillet 1942 et acheminé sur Lyon. Pierre Bory se rappelle que « Gustave » fit fabriquer par un menuisier de Saint-Romain-le-Puy les caisses destinées à transporter ce matériel. Ce menuisier était franc-maçon, ce n’est sans doute pas anodin. Un autre parachutage est attendu le 23 septembre 1942 sur Mornand à la ferme de la Jarlette.  La gendarmerie, avertie, a demandé au boulanger du village de téléphoner lorsqu’il entendra tourner un avion… Trois brigades s’emparent du comité de réception hormis le lieutenant Jickell et deux autres hommes. Cet échec est dû aux trop nombreuses indiscrétions des habitants. L’un des participants « était tellement enchanté de participer à ce parachutage qu’il l’avait dit à tout le monde ». A l’arrivée des Résistants, « la maison était pleine de monde, une vraie fête ».  « Ce n’était plus une action secrète, c’était devenu un secret de Polichinelle. Une partie du village était au courant » comme le raconta Pierre Bory, arrêté ce jour là… Les responsables du comité de réception de Mornand furent pour certains déportés en Allemagne. 
 
Il y eu plusieurs branches Buckmaster dans la Loire. La première équipe fut « Spruce » sur Saint-Etienne. « Spruce » se scinda en deux groupes, « Acolyte » sur Roanne et Lyon et « Newsagent». Ce sont ces sous-réseaux qui  réceptionnent plusieurs parachutages dont celui de  Mornand-la-Jarlette qui tourna à la catastrophe. Antoine Boirayon, qui a échappé à la rafle, relance un réseau, fin 1943, avec l’industriel lyonnais Joseph Marchand dit «Ange», sous l’appellation de «Newsagent». Ce dernier devenu «Ange», ses cadres sont Antoine et Emile Boirayon, secondés par Ado Raymond. Un autre groupe, «Jockey», autour d’Adrien Monier sur Chazelles-sur-Lyon, passe à l’Armée Secrète en janvier 1944. Nous avons vu précédemment que le «Coq Enchaîné» constitue le noyau initial de ces réseaux, surtout «Spruce» et «Newsagent». Le réseau «Newsagent»  s’attacha tout au long du conflit à rester apolitique – quoique de sensibilité de gauche – pour simplifier «ni Gaulliste, ni Communiste».
 
L’action violente commence en 1942 par des sabotages. 1943 se traduit par une montée en puissance avec 30 sabotages et 4 attentats pour les six premiers mois puis 101 sabotages et 133 attentats pour les six mois suivants : voies ferrées, lignes téléphoniques, transformateurs sont les cibles des «terroristes»… Le groupe «Newsagent-Ange» est parmi les plus actifs pour saboter les réseaux ferrés et freiner la production industrielle au profit de l’Allemagne, par exemple dans les usines de blindages de la vallée du Gier. Collaborateurs et Allemands sont également visés. Fin 1943, un maquis «Ange» apparaît pour quelques semaines seulement car très gêné par le froid du Haut-Forez, maquis reformé en mai 1944, nous le verrons. 
« Ange » entreprend une impressionnante série de sabotages en 1944 dont l’un fut particulièrement spectaculaire : la mise hors d’usage, en mai, de l’arbre moteur des laminoirs les plus modernes d’Europe, ceux  de l’usine Duralumin de Rive-de-Gier.  Cette action bloqua la production, destinée aux usines d’armement allemandes, et épargna probablement à Rive-de-Gier un raid aérien du type de celui qui frappa Saint-Etienne le même mois… Peut-être ce dernier aurait-il pu être évité puisqu’une équipe « Ange » – Ado Raimond et les frères Boirayon – était en route pour Saint-Etienne avec des explosifs afin de faire sauter le cœur de la gare de Châteaucreux au matin du 26 mai. Les « forteresses volantes » les survolèrent alors qu’ils se trouvaient sur la route de Langonand, entre Saint-Chamond et La Talaudière… Quelques instants après, Saint-Etienne subissait un terrible bombardement qui causa environ 1000 morts !
 
 
Au 1er  juin 1944, « Ange » reconstitue un maquis dans les Monts du Forez, à la jasserie de Pivadan, dont l’effectif atteindra 150 hommes. Pour  y accéder, il fallait passer au café du Roy, au col de la Croix de l’Homme Mort, sur Gumières.  Le maquis était subdivisé en six groupes. Tous les deux jours, des hommes partaient en opération, nous évoquerons certaines d’entre elles plus loin. Bien alimenté en armes, « Ange » fournit un important soutien logistique à d’autres maquis. En matière d’équipement, le maquis «Ange» a un téléphone – «emprunté» à la poste d’Usson ! – pour ses relations internes, reliant le PC de Pivadan aux sections. La réquisition, à Saint-Just-sur-Loire, d’un millier de tenues de l’armée d’armistice, permet d’habiller de nombreux maquis des Monts du Forez, dont « Ange ». L’essentiel de l’armement arrive par voie aérienne : fusils Lee-Enfield, pistolets-mitrailleurs Sten, pains de plastic, grenades etc. 
 
Le 6 juin, les Alliés débarquent en Normandie ; le débarquement du 15 août en Provence accélère les événements dans notre région puisque les troupes allemandes du Sud l’évacuent pour éviter la capture. L’été 1944 voit donc  l’intensification des combats partout en France du fait du repli des Allemands vers l’Est. La Loire connaît une série d’escarmouches, sanglantes parfois. Désormais, les combats mettent en présence des forces autrement plus conséquentes – plusieurs centaines de combattants parfois – contre les Groupes Mobiles de Réserve (G.M.R.) de Vichy et les unités allemandes.  
 
Durant l’été 1944, les affrontements s’intensifient. En août 1944, un accrochage – qui aurait pu tourner au massacre – a lieu à Lérigneux, au dessus de Montbrison. Gentgen, alors adjoint de Marey, chef de l’Armée secrète dans la Loire, est au maquis de Roche, groupement « Strasbourg ». Dans le même secteur se trouve donc  le groupe «Ange» et le maquis F.T.P. «Lucien Sampaix».  Le 7 août, 650 hommes, dont 400  G.M.R.,  attaquent. A 8 heures 30, les F.T.P. sont les premiers menacés et Lérigneux est investi. Les rescapés de « Lucien Sampaix » se replient tandis que «Ange» contre-attaque, suivie par l’A.S. Les G.M.R. se replient, laissant au moins un mort, mais les F.T.P. ont perdu deux hommes et « Ange » un.  L’action du maquis « Ange » a été déterminante.
Fin août a lieu la fameuse bataille d’Estivareilles à laquelle « Ange » ne participe pas directement ; On sait que cette opération constitue en l’interception et à la capture de la colonne Metger, c'est-à-dire le gros de la garnison allemande du Puy qui, accompagnée de miliciens, tentaient de s’échapper vers St-Etienne puis Lyon. Au matin du mardi 22 août 1944, cette colonne capitule à Estivareilles.
 
 
Le 29 août 1944, la plupart des F.F.I. quittent la Loire libérée et prennent position dans le Rhône. «Ange», lui, reste autonome puisqu’il n’a pas intégré les F.F.I. ; Boirayon et ses lieutenants décident de harceler les troupes allemandes sur la rive droite du Rhône. Environ 70 hommes formèrent la première vague d’intervention et apprirent que des Allemands stationnaient à Saint-Michel-sur-Rhône. Divisés en trois sections, les Résistants attaquèrent mais, sous le feu de troupes mieux armées et déterminées, ils durent reculer. L’intervention de quelques avions alliés sauva « Ange » qui laissa, malheureusement, sept morts et deux disparus sur le terrain.  Il s’agit là de la dernière action de guerre du groupe « Ange ».
 
D’après « La Loire dans la Seconde Guerre mondiale », Pascal CHAMBON, éditions Alan Sutton, 2010.
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.